Les veuves en Inde

Aucune place pour celle qui, tenue responsable de la mort son mari, n’a su retenir l’âme de ce dernier parmi les vivants. Appartenant à sa belle-famille depuis le jour de son mariage, elle est alors mise à l’écart, démunie de tous biens, bijoux, vêtements, jusqu’à la marque de sindur, cette poudre vermillon qui ornait ses cheveux et définissait son statut de femme mariée. Reléguée au rang de domestique, elle est enlaidie afin de ne pas tenter d’autres hommes, et condamnée à porter du blanc à vie – la couleur du deuil en Inde – afin de faire pénitence. Elle marche pieds nus, mange peu et à même le sol et évitée de tous car en tant que veuve, elle porte le mauvais oeil.  Quelques rares fois, elle est renvoyée dans sa famille ou dans des établissements pour veuves, sortes de mouroirs.

Fuir, pour tenter de mieux vivre

Alors, beaucoup d’entre elles fuient. Pour aller se perdre et mendier dans des grandes villes. Ou encore pour trouver refuge dans une des innombrables maisons de veuves à Vrindavan, petite ville au Sud de Delhi. Elles y sont aujourd’hui plusieurs milliers à y vivre en permanence. Elles viennent pour la plupart du Bengale ou de l’Orissa dans le nord-est de l’Inde. Brisées, le regard et le cœur vides, elles attendent leur heure en mendiant, en se recueillant dans des ashrams ou en chantant des bhajans, des airs de dévotion. Des conditions de vie effroyables, avec pour seules aides les quelques associations et fondations qui financent des maisons de veuves et préparent des repas quotidiens.

« Les veuves sont traitées comme des intouchables », a déclaré Bindeshwar Pathak, fondateur de la puissante ONG Sulabh International, qui œuvre pour le défense des droits de l’homme. « Le patrimoine indien est très riche de traditions et de connaissance, mais certaines sont en-deçà de l’humanité ». Pourtant, en 2012, la Cour suprême a donné l’ordre aux agences   gouvernementales et civiques d’améliorer la vie des femmes à Vrindavan. En principe, toutes les veuves de plus de 60 ans peuvent percevoir une pension mensuelle du gouvernement de 14 euros, ainsi qu’une pension alimentaire. Mais les méandres de l’administration, afin d’obtenir ces pensions, en découragent plus d’une.

Le gouvernement de l’État du Bengale occidental, bien conscient que la plupart des veuves s’exilent à Vrindavan, située dans l’Uttar Pradesh, a promis de leur fournir un logement et une allocation afin d’enrayer cette fuite. Mais les travailleurs sociaux, au regard d’initiatives semblables dans le passé, estiment que ces promesses sont rarement suivies d’effet. D’autant plus qu’il n’est pas évident que les veuves désirent retourner vivre dans leur région d’origine.

 

Alors, lorsqu’elles en ont encore la force, elles subsistent en chantant dans les temples locaux, près de 5 heures par jour pour gagner quelques cents ou un bol de riz, ou en mendiant dans les rues auprès de milliers de pélerins.

Vers une reconnaissance des veuves en Inde ?

Cette situation est jugée intolérable par Sulabh International, qui leur apporte désormais une assistance médicale. Car si un nombre croissant de veuves continuent de travailler et à hériter de leur défunt mari dans les grandes villes, on est encore loin de cette reconnaissance dans les zones rurales. « Nous allons déposer un projet de loi au Parlement pour l’amélioration des conditions de vie des veuves abandonnées », a confié à Grazia Bindeshwar Pathak. Un projet de loi qui pourrait bien recevoir l’appui de nombreux partis politiques, tant les choses semblent évoluer en Inde. L’ONG pousse d’ailleurs les veuves à sortir de l’ombre en participant à la vie de la communauté et aux manifestations publiques. Ainsi, en novembre 2014, elles ont transgressé tous les tabous et étaient près d’un millier à faire la fête pendant 5 jours en saris multicolores. Inconcevable il y a quelques années, la fiesta aux « diyas » (les fameuses lampes de terre) des veuves joyeuses de Vrindavan a reçu l’appui massif des habitants de la région dont beaucoup leur ont baisé les pieds en guise de respect.

La Sati, coutume funeste

Autrefois, les veuves devaient s’immoler sur le bûcher en même temps que leurs défunts maris. Ce sacrifice rituel et publique, aboli en 1829 pendant la colonisation britannique, est présent dans les récits des célèbres épopées de l’hindouisme, et notamment le Mahabharata. « Même au moment de sa transmigration, de sa mort, ne faisant qu’un dans l’infortune avec son mari, une épouse qui est fidèle le suit toujours. Une épouse, lorsqu’elle est morte la première, attend son mari dans l’au-delà, et si son mari est mort avant elle, ensuite une femme vertueuse [sati] le suit. » La sati, qui s’immolait ainsi, était alors considérée comme un être sacré, suivant le chemin de son mari dans le cycle des réincarnations. Surtout répandue au Bengale et au Rajasthan, cette coutume a été déclarée illégale par le Code Pénal indien et ceux qui la perpétuent sont poursuivis pour meurtre.

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